Être européen à Moscou


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Quand on est européen, citoyen du monde, intellectuel, démocrate et progressiste et qu’on vit à Moscou, le défi de l’écriture vous démange de plusieurs manières. La première, la plus évidente, est d’écrire arrimé à la charte des Droits de l’Homme. Autrement dit, militer, encore et toujours, pour un renouveau démocratique de la Russie actuelle. Toutefois, sous une forme ou une autre cela a déjà été fait et continue d’être fait.


Alors une question émerge. Peut-on évoquer la vie quotidienne en Russie sans « dénoncer », sans évoquer l’autoritarisme du régime actuel, l’arbitraire, le nationalisme outrancier, l’alcoolisme, ou encore le racisme ? Peut-on porter un regard plutôt éthologique sur la ville et ses habitants, plus entremêlé au quotidien, plus proche de la perception que les Moscovites ont de leur ville ? Un regard plus proche « de la ville comme expérience » ?

Et ce afin d’offrir un outil pour compléter et éventuellement « dé-stigmatiser » l’opinion de ceux – toujours nombreux comme l’affirment en riant les Russes – qui croient encore que les ours de Sibérie se promènent à Moscou, ou, plus sérieusement, qui perçoivent cette ville comme un lieu violent, dangereux, où vivre en famille pour des étrangers relève au mieux d’un exploit, au pire de l’inconscience. Or c’est ce quotidien, traversé d’impressions multiples et étonnantes, déroutantes souvent, que l’on a parfois envie de partager lorsque l’on séjourne à Moscou.

Non loin de la grande Avenue Lénine, les rues de la Jeunesse, des Constructeurs, ou encore Kroupskaïa – la femme de Lénine – et tant d’autres encore dont les noms ramènent constamment à une époque aujourd’hui révolue, sont quelques-unes des belles rues du Sud-Ouest de Moscou. Elles sont situées au cœur d’un quartier résidentiel, là où niche la grandiose Université d’État Lomonossov, ce symbole de l’architecture stalinienne perçu par beaucoup comme une mémoire terrifiante du Pouvoir et un monument du Savoir imposé à la ville depuis ses hauteurs.

À côté de cette vision, certes réelle, d’autant plus que l’architecture stalinienne, monumentale, est présente où que l’œil se tourne, c’est aussi à une cartographie paysagiste étonnante à laquelle nous avons affaire, et qui fait le bonheur des Moscovites. Cette cartographie est faite de reliefs multiples, de soins quotidiens apportés aux chemins et trottoirs obligatoirement ornés de longues et fines dalles noires et blanches, ainsi qu’aux innombrables jardins, parcs, squares et cours, bordés de barrières jaunes et vertes inlassablement repeintes par les « brigades de quartier ».

Des parcs entretenus avec minutie et égayés de multiples fleurs et arbustes au rythme des saisons, où rouges-gorges et bergeronnettes font leurs nids, des squares et des cours dans lesquels de magnifiques bancs, étonnamment nombreux, en vieille fonte et en bois coloré de couleurs bariolées, des bancs qui, dans les villes de Paris et de Genève notamment, manquent tant depuis qu’il a été décidé de cacher les pauvres et les drogués à la vue des passants, invitent les habitants au repos et au vagabondage de l’esprit.

Or toute cette dynamique socio-urbanistique se retrouve, semblable, dans le quartier voisin, et finalement, dans une grande partie de la ville. Moscou, connue pour son débordant et infernal parc automobile, est, pour invraisemblable que cela paraisse, une ville verte, emplie d’arbres, où à côté des parcs entretenus avec la plus grande minutie, la nature sauvage a encore toute sa place et son sens, sans pour autant que la patte du paysagiste français Gilles Clément, qui dans ses créations aime parfois laisser le champ libre à la nature, y soit pour quelque chose.

Une ville dont n’oseraient même pas rêver certains écologistes européens qui se battent contre la drôle d’habitude qu’ont les décideurs politiques et urbanistes de nos contrées de bétonner tout morceau de terre inoccupé. Et les habitants de Moscou, été comme hiver, tôt le matin ou tard le soir, personnes âgées et jeunes enfants, avec ou sans chiens avec ou sans laisse, sans que cela ne semble procurer les mêmes problèmes que dans nos villes policées, s’y promènent et s’y plaisent.

Un peu plus loin, sur le trottoir, un vieux camion, relique des « temps d’autrefois », stationne, transformé en épicerie nomade, porte entrouverte qui laisse apparaître pommes, patates, oignons et autres légumes. De l’autre côté du parc, une vieille femme, vêtue de plusieurs couches de tissus, foulard bien noué sur la tête, tripote sur une table de fortune fromages, saucisses, bouts de lard et crème fraîche, au gré de l’avancement des clients qui font la queue en papotant gaillardement.

Ce tableau, un peu passéiste, enrobé de lenteur et de traditions, d’odeurs et de nostalgie, de plus en plus perceptible à mesure que l’on s’éloigne du centre de la mégapole, est doublé par des lignes « déterritorialisées », des lignes de célérité bien plus contemporaines : femmes et hommes, tailleurs, costumes, cravates, chemises de confection européenne, obligatoirement ; talons aiguilles, sacs à main haute confection. D’innombrables 4x4, Mercedes, Renault, Peugeot, Volvo ou encore Nissan derniers modèles, sillonnent à toute vitesse avenues et trottoirs de Moscou, inscrits dans une tout autre galaxie quotidienne.

Une nouvelle classe sociale se fraye son chemin : la bourgeoisie moscovite émergente, dont le pouvoir d’achat ne semble pas avoir été trop malmené par la crise économique, occupe le terrain et exige sans complexe de pouvoir accéder à des produits de qualité.

Enchevêtrement – sans repos depuis la perestroïka – de mondes, de genres et de patrimoines, ne laissant encore ni place ni temps pour pouvoir entamer une quelconque critique au consumérisme ambiant fortement encouragé par une publicité « hi Tech » omniprésente : Moscou constitue un espace géopolitique urbain où l’on est passé à une vitesse folle « de la lutte des classes à la lutte des places » (Michel Lussault), vaste conurbation où les grandes entreprises européennes tentent de conquérir d’une manière durable le marché de plus de onze millions d’âmes, au « détriment », pourrait-on dire, d’une industrie russe mal au point dans de nombreux domaines. Fournisseuse de matières premières, la Russie importe encore en grande partie ses produits industriels.

La réalité de Moscou est riche en contrastes, en revers et en lignes droites. Compliqué pour un esprit européen, donc rationnel et cartésien, de construire une analyse pertinente, qui tienne en même temps compte d’un patrimoine et d’une culture si enracinés et d’un présent si dévoré par les célérités rapides des mutations capitalistes. La contemporanéité des processus en cours en Russie constitue ce genre d’objet hétérogénétique qu’il vaut la peine d’observer en prenant son temps, en plongeant dans ce vaste océan aux multiples rouages superposés.

La Russie, hier comme aujourd’hui, absorbe et digère avec une faculté et une intelligence étonnantes le meilleur comme le pire de l’Occident. Elle tente tant bien que mal et comme plusieurs fois déjà durant son histoire, avec des régimes temporels qui parfois nous échappent lorsque l’on oublie qu’elle n’a jamais été une démocratie « à l’européenne », laquelle ne se construit de toute façon pas en vingt ans, de trouver sa place à côté d’une Europe qui ne lui fait guère confiance au niveau politique sans que cela ne l’empêche d’ailleurs d’être très dynamique et fort intéressée par la Russie au niveau commercial.

Photo de Korine Amacher, immeuble de l’époque stalinienne au sud-ouest de Moscou.




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Le 29 juin 2009, par KORINE AMACHER, MIGUEL D. NORAMBUENA


KORINE AMACHER

Docteur en lettres, elle a été maître-assistante en histoire à l’IEUG et à la Faculté des Lettres (unité de russe). Auteur de plusieurs articles et ouvrages. Depuis septembre 2008, elle est au bénéfice d’une bourse pour chercheurs avancés du Fonds National Suisse pour la recherche scientifique. Ses domaines de recherche portent sur l’histoire russe au 19e et au début du 20e siècles, plus particulièrement les mouvements révolutionnaires, l’historiographie, ainsi que sur les usages du passé dans la Russie actuelle. Elle séjourne actuellement à Moscou dans le cadre de sa recherche.


- sur le web: Institut européen de l’Université de Genève

MIGUEL D. NORAMBUENA

Directeur du centre psychosocial Le Racard à Genève. Auteur de plusieurs ouvrages et articles sur l’animation psychosociale, ainsi que de textes poétiques et de nouvelles. Séjourne actuellement à Moscou, où il élabore un projet psychosocial auprès des milieux psychiatriques moscovites.


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