Vous vous souvenez certainement de ce fameux « été grec ». C’était en 2004. On avait commencé en juin, avec la plus grande surprise footballistique depuis des lustres : la Grèce fut sacrée championne d’Europe, lors de l’Eurofoot organisé au Portugal. Deux mois plus tard, et malgré ce que disaient les mauvaises langues, le pays organisait avec un grand succès les Jeux olympiques sur ses terres, sur les lieux mêmes de leur antique naissance. La Grèce rayonnait et renvoyait vers l’extérieur l’image d’un peuple conquérant. Les chiffres de l’économie étaient également au beau fixe, avec un taux de croissance bien plus élevé que la moyenne européenne. La réalisation des grands travaux publics et une intégration réussie au sein de la famille européenne complétaient le tableau. En plus, la conjoncture mondiale semblait favorable, dans le cadre du modèle néolibéral hégémonique. Tout allait bien dans les meilleurs des mondes...
Mais alors qu’est-ce qui se passe aujourd’hui ? La situation objective est en réalité fort complexe. Certes, la Grèce a effectué des progrès considérables au niveau économique. Comme d’autres pays du Sud européen, les acteurs économiques grecs ont su profiter, jusqu’à un certain point, des fonds européens pour consolider leurs positions. Puis, des nombreuses industries et des entreprises opérant dans le secteur des services ont acquis une position souvent dominante dans la région des Balkans. Cette expansion économique régionale constitue une sorte d’impérialisme secondaire, à côté de celui exercé par les grandes puissances mondiales.
Toutefois, à l’intérieur du pays, les richesses produites ne profitent pas à tous. L’immense majorité des salariés n’arrive pas à faire face à leurs besoins car les prix des biens et des services sont comparables à ceux des grandes villes européennes mais les salaires moyens sont souvent autour de 700 euros. En effet, les inégalités sociales constituent une donnée structurelle de la réalité grecque. Ainsi, selon les données d’Eurostat, si le PIB par habitant reste proche de la moyenne européenne (autour de 20.000 € par année), le taux de risque de pauvreté est supérieur à celui de la plupart des autres partenaires (environ 20% pour la Grèce, tandis que la moyenne européenne se situe à 15%). Il y a donc plus de « chances » de trouver un indigent en Grèce qu’ailleurs sur le continent. Par ailleurs, les réponses des Grecs au dernier sondage des Eurobaromètres (printemps 2008) expriment un net pessimisme : seulement 7% jugent que la situation de l’emploi dans le pays sera meilleure pour les 12 prochains mois, une chute de 38% par rapport à l’enquête précédente d’automne 2007 !
Plus particulièrement concernant les jeunes Grecs, il est utile de se référer à cet indicateur économique qu’est le taux de chômage. Même si pour l’ensemble de la population grecque nous ne constatons pas de très grandes différences avec la moyenne de l’Union européenne, il en va différemment chez les jeunes. En effet, pour les moins de 25 ans, le taux de chômage dépasse le 25% en Grèce, quand la moyenne européenne tourne autour du 17% (seuls les jeunes Polonais et Slovaques sont plus touchés que les Grecs). L’absence d’avenir économique est déjà, à elle seule, une incitation à la révolte. La crise mondiale actuelle risque d’aggraver davantage le fragile tissu social grec, notamment chez les jeunes.
La situation économique nous fournit quelques pistes d’explication de ce qui vient de se passer en Grèce ces derniers jours. Certes, c’est une dimension nécessaire mais pas suffisante pour nous éclairer. Par conséquent, il convient d’explorer d’autres pistes comme, la situation sociologique. Dans ce cadre, il est important de souligner l’absence de perspectives pour les jeunes. Ce manque d’« idéalité » au sein de la nouvelle génération, selon le concept utilisé par l’essayiste Julia Kristeva, a certainement joué un rôle dans l’explosion récente en Grèce. Cependant, ce phénomène est généralisé et ne concerne pas que les jeunes Hellènes. Pour preuve, cet écriteau ironique figurant dans un article relatif à la récente votation genevoise sur la loi régissant l’Université : « Notre passé est douloureux, notre présent lamentable, heureusement qu’on n’a pas d’avenir ».
Alors, quelles explications faut-il privilégier pour saisir la spécificité grecque ? S’ajoutant à la relative faiblesse des structures intermédiaires entre le pouvoir et la population, aux mécanismes clientélistes et aux affaires de corruption récurrentes dans le pays, j’aimerais insister ici sur l’importance fondamentale de la « culture de contestation » qui traverse la formation sociale grecque. Lors d’une étude que j’avais entreprise sur les grèves en Europe et sur une longue durée (le dernier quart du XXe siècle), la Grèce figurait toujours dans les premières places en nombre de grévistes ou d’heures perdues pour cause de grève. Par ailleurs, les Grecs sont parmi les peuples les plus protestataires envers la domination américaine ou l’extension des activités de l’OTAN dans le monde et dans la région du sud - est européen. Un autre indicateur de cet esprit d’insoumission, observé notamment chez les jeunes, est à relever : la résistance farouche des étudiants grecs au processus de Bologne, qui n’est toujours pas en vigueur dans le pays.
Au-delà de ces hypothèses explicatives, quelles sont les conclusions politiques qui s’imposent ? Réfléchir sur les conséquences de ce qui vient de se passer en Grèce reste un exercice difficile. Après cet événement tragique (la mort du jeune Grigoropoulos), la politique qui a horreur du vide, se pose déjà la question cynique : « à qui profite le crime ? ». En effet, ce sont les cartes politiques qui vont être redistribuées ces prochains semaines et mois dans le pays.
Plusieurs scénarios sont à envisager et les prédictions restent aléatoires. Un essoufflement du mouvement de révolte des collégiens et des étudiants, sans trop de conséquences pour l’establishment politique, demeure l’issue la plus probable. En gros, ce qui s’est passé en France, après les manifestations anti-CPE ou les révoltes des banlieues, va se répéter aussi en Grèce. Néanmoins, un lien du mouvement des jeunes avec d’autres forces sociales n’est pas complètement à exclure. Dans ce cas, il est fort à parier sur une certaine récupération politique de la situation, par l’opposition socialiste (PASOK), par la gauche réformiste (SYRISA) ou encore par les communistes (KKE). Cependant, tout dépend de la tactique de ces partis, des éventuelles alliances (surtout entre PASOK et SYRISA), mais aussi de la radicalisation possible des mouvements sociaux et syndicaux.
Cela dépendra aussi de ce qui se passera en Europe quand la crise économique s’aggravera : assisterons-nous à un scénario de peur ou de passivité généralisée, à des révoltes isolées ou à des récupérations politiques, à des changements substantiels ou encore, ce qui est le plus probable à mes yeux, à la perpétuation du système sous une autre forme : changer tout pour que rien ne change, comme le disait Visconti dans son « Guépard ». Sauf si quelques jeunes en décident autrement… car, ne l’oublions pas, ce sont eux qui vont écrire l’avenir.
photo : L. Gouliamaki/ AFP
(Article paru dans Le Temps du 17 décembre 2008)
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il serais temps que nous prenions exemple sur nos voisins et confreres turcs en "balayant" des partis qui ont fait leurs preuves !!! et en "intronisant" nous aussi des Erdogans qui etait, avant de mener le pays ,quasiment inconnu. Mais avons-nous le courage de nos voisins ou allons-nous reiterer nos fautes. Qui devra t-on blamer ensuite ?
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Très bon article. Le ’’Manque d’idéalité’’ est la raison de toutes ces manifestations. C’est dur de faire partie du G700(génération 700 euros) et d’être privé d’avenir à cause de politiciens "qui veulent changer tout pour que rien ne change". Et le pire est à venir...
Réagir à ce commentaireAuteurs
Maximos ALIGISAKIS
Chargé de cours à l’Institut européen de l’Université de Genève, Maximos Aligisakis, s’intéresse depuis plus de vingt ans aux aspects politiques et sociaux de la construction européenne. La dimension (...)
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Par Nataliya Borys, le 20 avril 2012
Camilla mentionne bien dans son article que les problèmes de blocage pour construire à Genève sont structurels et politiques. Si en France, la décision de construire revient aux maires, à Genève c’est beaucoup plus compliqué. Mais il ne faut pas se leurrer, à voir les réticences des autorités genevoises pour construire, il faut se rendre à l’évidence qu’il manque clairement la volonté politique et économique des décideurs locaux. Alors, quoi faire ? A voir les commentaires des genevois dans les journaux, et dans la rubrique « Coupe de gueule » de Tribune de Genève, il est évident que les Genevois sont contre et ne veulent pas construire et sont opposés à chaque projet de construction et d’agrandissement pour garder leur qualité de vie et les espaces vertes…au détriment des espaces vertes en France. Comme dit justement Roland Rossier dans la « Tribune de Genève » que les Genevois voient les nouveaux habitants comme les hordes de Huns autrefois. Et si la loi sur l’arrêt de l’achat de l’immobilier par le 2ième pilier passe, la construction des logements à Genève, déjà inexistante, sera ralentie, car le prix du logement deviendra inaccessible…et favorisera l’achat de l’immobilier en France voisine. Encore une fois, on déménage les problèmes genevois en France. Un autre exemple de ce matin aussi, l’article « Meyrin préfère surélever », les autorités et la commune luttent contre « le remplissage » de sa cité afin de « conserver notre qualité de vie et ce qui fait l’identité de Meyrin ». Et l’identité des villages français ? D’ailleurs hier se tenait une manifestation des paysans français contre l’urbanisation du Genevois et le gaspillage des terres agricoles au profit des projets de constructions. Les lecteurs s’indignent et protestent « Arrêtez de nous bassiner avec ça » et mentionnent ces Français, qui viennent travailler en Suisse. Et si on parlera de ces Suisses qui vivent en France et profitent du logement accessible aussi ?



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