La technocratie européenne viendra-t-elle à bout du politique ?
C’est bien connu, un peuple a toujours le gouvernement qu’il mérite. L’ex-premier ministre grec, Georges Papandreou, a essayé de gérer l’ingérable. Marchés et responsables européens, en mettant sous forte pression son gouvernement, lui ont fait perdre trop rapidement ses atouts intérieurs. Le PASOK (le parti socialiste grec) n’a pu proposer que de l’austérité sans fin à ses partisans et à ses concitoyens. Après un pseudo-psychodrame référendaire sur l’appartenance du pays à la zone Euro, le peuple grec sera dirigé par un gouvernement de large coalition pendant quelques mois, voire plus si cela donne satisfaction aux bailleurs des fonds. Sous la direction d’un technocrate (il paraît que c’est à la mode), socialistes et ténors conservateurs (ces derniers restant dans l’opposition !) vont s’efforcer de faire appliquer une politique objectivement inapplicable. Quant à la présence des cadres de l’extrême droite dans ce gouvernement, il est tout de même étonnant que l’Europe institutionnelle ait oublié si vite la défense de ses valeurs démocratiques. Pourquoi a-t-on fait le boycott de l’Autriche de Haider et pourquoi oublie-t-on de faire celui de la Grèce du LAOS (parti d’extrême droite et bien évidemment xénophobe) ?
Sans véritable légitimité populaire, ce gouvernement aura comme unique devoir de continuer une politique d’austérité de plus en plus lourde. La Grèce va certainement sombrer dans la misère pour une longue période. Selon les prévisions de la Commission européenne pour 2012, la récession continuera à sévir chez les Hellènes (-3%), le chômage sera de l’ordre de 20% et la dette explosera à 198% du PIB.
La situation actuelle pose avec force la question de la gestion de la crise grecque par l’UE. C’est, sans doute, une dimension particulièrement intéressante du point de vue académique mais aussi pour les citoyens européens. Sans sous-estimer les problèmes structurels intérieurs, la crise grecque a montré toutes les faiblesses de la gouvernance européenne. Tout d’abord, l’absence d’une gouvernance monétaire sérieuse et coordonnée. On ne gère pas une monnaie (l’Euro) seulement d’un point de vue technique, on doit aussi le contrôler politiquement.
En outre, le désastre budgétaire grec a surtout démontré l’absence de solidarité européenne. Certes, y compris dans une famille, on n’a pas envie de payer les "fautes" commises par les autres membres. Cependant, une sorte de règle morale s’impose pour aider, soutenir et conseiller les plus faibles. Sinon, les amertumes s’installent, les rancunes prolifèrent, la domestication des stéréotypes n’est plus possible. Pour ceux qui se souviennent du début de la désintégration yougoslave, le leitmotiv qui revenait souvent était qu’il ne fallait pas payer pour les républiques du sud. Même si comparaison n’est pas raison, le syndrome yougoslave pourrait se reproduire, y compris dans le cadre solide et maintes fois testé de l’UE.
Les limites de la stratégie trop économiste, suivie par les responsables politiques européens, est préoccupante. Tous les débats, négociations ou discussions de ces dernières semaines entre les acteurs concernés (le gouvernement grec, ses partenaires européens, l’Eurogroupe, la Banque centrale européenne, le FMI) ont tourné autour de questions strictement économiques, voire techniques. La prégnance des marchés, qui devient de plus en plus évidente, fait que les impératifs économiques à court terme priment sur le social et sur les salariés. Avons-nous déjà oublié que les régimes négligeant l’homme ont tous mal fini ? Est-ce que l’Europe n’a pas encore compris que ce n’est pas à l’homme d’être au service de l’économie mais que c’est à cette dernière de le servir ? Où est donc passé l’humanisme européen ?
Dans une tribune récente publiée par plusieurs journaux continentaux (voir Le Temps du 3 novembre 2011), Jürgen Habermas prévenait que les dirigeants européens étaient en train d’imposer une domination intergouvernementale contraire aux règles européennes : "Un tel régime permettrait de transférer les impératifs des marchés aux budgets nationaux sans aucune légitimation démocratique propre". La conclusion que nous pouvons tirer de cette argumentation est sans appel : quand une formation sociale ou un ensemble institutionnel, en l’occurrence l’UE, oublie sa qualité démocratique, son avenir est hypothéqué ; quand la technocratie des élites remplace la volonté intime des peuples, le lien social est en péril.
L’UE, face à la crise, est-elle en train de montrer son (autre) visage, celui d’un "directoire" politico-financier au service des puissants ? La construction européenne est-elle vraiment devenue une destruction sociale, comme le prophétisait Pierre Bourdieu ? Si c’est le cas, il ne reste au peuple grec que de "pleurer sa misère " ou se révolter. Si c’est le cas, il ne reste aux peuples de l’Europe qu’à se soumettre ou à s’insurger.
Article publié dans Le Temps du 24 novembre 2011
Légende de la photo : la municipalité "Aristote" en Grèce du Nord
Crédit photo : Thomas Aligisakis, septembre 2011
Auteurs
Maximos ALIGISAKIS
Chargé de cours à l’Institut européen de l’Université de Genève, Maximos Aligisakis, s’intéresse depuis plus de vingt ans aux aspects politiques et sociaux de la construction européenne. La dimension (...)



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