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Affaire libyenne : la Suisse mise sous pression par l’Union européenne



Berne échoue dans son instrumentalisation de l’UE dans son différent avec Tripoli. L’affaire révèle la faiblesse d’une Suisse hors UE et le cynisme réaliste des dirigeants europuniens

Le régime libyen fanfaronne. Tripoli peut proclamer « la défaite de la Suisse par le biais d’une action collective européenne » (Swissinfo, 28 March 2010). La Suisse vient en effet de subir l’une des plus grandes défaites diplomatiques de son histoire récente. Loin d’avoir réussi à instrumentaliser l’UE dans sa dispute avec la Libye, elle a vu son instrument se retourner contre elle, tel un boomerang.

Rappelons les faits : Berne avait obtenu qu’environ 180 membres de l’oligarchie libyenne ne puissent obtenir de visa Schengen. Mesure essentiellement symbolique car ces suppôts du régime pouvaient toujours demander un visa pour chacun des pays de la zone. Rien ne les empêchait ainsi de se rendre en Italie ou à Malte.

En représailles, Tripoli avait refusé l’entrée sur son territoire à des ressortissants de pays de la zone Schengen. Cela avait conduit la présidence espagnole de l’UE, ainsi que l’Italie et l’Allemagne à intervenir dans cette crise. Le Conseil fédéral et ses relais avaient aussitôt crié victoire. Ils se vantaient d’avoir internationalisé leur différend avec Tripoli. Surtout, ils affirmaient que la capacité de dissuasion de l’UE avait modifié les rapports de force. Comme illustration, ils donnaient l’exemple de la libération de l’otage suisse, M. Rachid Hamdani.

A titre personnel, j’aurais bien entendu souhaité que la position suisse ait été couronnée de succès. Mais, malheureusement, force est de constater que trop de commentateurs ont pris leurs désirs pour des réalités.

D’abord, rien n’indique que la libération de M. Hamdani n’ait été liée au refus de visas Schengen à l’encontre de quelques dirigeants libyens. De plus, l’heureux dénouement pour M. Hamdani avait coïncidé avec l’incarcération dans une prison de M. Max Göldi, l’autre otage suisse, alors qu’il n’était qu’en résidence surveillée à l’ambassade de Suisse à Tripoli. Enfin, la Suisse et les pays de la zone Schengen ont dû renoncer aux visas à l’encontre des dignitaires du régime libyen. Cerise sur le gâteau libyen, la présidence espagnole de l’UE a même « exprimé ses regrets à l’égard des citoyens libyens … et promis que cela ne se reproduirait plus ».

Ce revers suisse était pourtant prévisible dès les premières attaques contre la Suisse du ministre italien des affaires étrangères, Franco Fratini, partiellement relayées par son homologue français, Bernard Kouchner. Ils avaient utilisé l’expression de « prise d’otage de l’UE par la Suisse ». Il y avait évidemment de quoi être scandalisé par ce détournement des mots et ce retournement de l’accusation aux dépens des victimes suisses. Il reste que ces ministres européens voulaient signifier qu’ils refusaient d’être instrumentalisés par Berne dans son différend avec Tripoli.

Dès la mi-février, il apparaissait que, non seulement l’UE ne voulait pas servir les intérêts suisses, mais qu’elle était bien en train de se retourner contre elle. Interrogé par le journal suisse de langue anglaise, Swisster (16 février), je parlais d’ « effet boomerang » et de « backfire ». En effet, l’arme utilisée par Berne a été retournée contre elle, ce qui a exposé la faiblesse et l’abandon de la Confédération. Dans ce contexte, il est des plus étonnant que les relais du Conseil fédéral continuent d’affirmer que la Suisse se trouve « en meilleure position qu’avant l’utilisation du levier de Schengen » et qu’elle a « fait un maximum de cet instrument ».

Si la Suisse avait été membre de l’UE, la situation aurait été sensiblement différente. D’abord, Berne aurait davantage pris le pouls des pays de la zone Schengen avant de leur imposer « par la bande » sa liste de personnalités libyennes à placer sur une liste noire. Elle aurait ainsi utilisé tous les canaux formels et informels que les pays membres possèdent entre eux et auxquels la Suisse ne peut accéder. Surtout, une fois la décision prise à l’encontre de ressortissants libyens, les autres Etats de l’UE auraient automatiquement été obligés de mieux soutenir la Suisse. Enfin, Tripoli aurait été sensible à un rapport de force plus défavorable.

Autre observation, dans cette affaire : l’UE a préféré l’hirsute dictateur Kadhafi à la Conseillère fédérale Doris Leuthard. Le constat est amer. Non seulement par ce qu’il révèle sur les goûts de dirigeants comme Silvio Berlusconi qui ne cessent pourtant de vanter leur expertise en matière d’« amour ».

Mais surtout, parce que la realpolitik a triomphé sur la morale. La supériorité éthique de la cause suisse n’a pas trouvé grâce auprès des leaders europuniens. Les affinités entre pays démocratiques n’ont pas eu davantage d’effets. L’Union européenne n’a pas montré la moindre velléité de se comporter en une « communauté de valeur ». Le discours sur le « soft power » ou le « normative power » de l’UE s’est bel et bien évaporé dans les sables libyens.

Photo:tsr, Photomontage Antoine Droux



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René Schwok
René Schwok est titulaire de la Chaire Jean Monnet "Union européenne : politique et institutions" à l’Institut européen. Il enseigne également au Département de science (...)
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